
"Toi, mont, seul immuable dans le chaos des montagnes,
pente sans refuge, sommet sans nom,
neige eternelle qui fait palir les etoiles,
toi qui portes a tes flancs de grandes vallees
ou l'ame de la terre s'exhale en odeurs de fleurs.
Me suis-je enfin perdu en toi,
uni au basalte comme un metal inconnu ?
Plein de veneration, je me confonds a ta roche,
et partout je me heurte a ta durete.
Ou bien est-ce l'angoisse qui m'etreint,
l'angoisse profonde des trop grandes villes,
ou tu m'as enfonce jusqu'au cou ?
Ah, si seulement un homme pouvait dire
toute leur insanite et toute leur horreur,
aussitot tu te leverais, premiere tempete de monde,
et les chasserais devant toi comme de la poussiere.
Mais si tu veux que ce soit moi qui parle,
je ne le pourrai pas, car je ne comprends rien ;
et ma bouche, comme une blessure, ne demande qu'a se fermer,
et mes mains sont collees a mes cotes comme des chiens
qui restent sourds a tout appel."
- Rainer Maria Rilke "Livre de la pauvrete et de la mort" -